Le monde onirique de Fantine Isis
La première chose que j’ai aimée dans les dessins de Fantine Isis, c’est le mouvement de ses personnages. Qu’ils marchent, s’enlacent, tourbillonnent ou dansent, ils semblent toujours aller de l’avant.
Leur allure aussi, faite d’étoffes fantasques, de bottes géantes et de bras aimants, ne laisse pas indifférent. Un vestiaire qui tient presque du conte. « Le dessin est muet, alors le costume est une manière de faire parler le personnage », m’explique-t-elle. Vous noterez qu’elle parle de « costume » et non de vêtements. C’est précisément ce détail qui m’a plu car il laisse de la place à la fantaisie.
Fantine Isis est une artiste haute en couleur qui s’exprime via le dessin, le textile, la céramique et la gravure. « Le médium est pour moi comme une terre malléable, qui finit toujours par faire ressurgir ma mythologie personnelle. Il vient raconter ce que je vis, ou bien des histoires imaginaires. Je ne sais pas vraiment ce que je veux raconter d’ailleurs, j’ai surtout un besoin primaire de vivre cet univers. Qu’il se matérialise. »
Dessins de Fantine Isis
« C’est comme si j’avais envie de me créer une petite maison dans laquelle je peux rentrer tous les jours, pour être en totale sécurité dans un monde que je me suis inventé, entourée de personnages qui prennent soin de moi. C’est un peu comme ça que je le vois.
Et en même temps, il y a aussi l’autre revers de la pièce, car j’ai l’impression que le dessin n’est pas toujours quelque chose de fluide ou de confortable. Je sens de la nostalgie dans mes dessins, une nostalgie d’ailleurs, ou dans ma vie. Tout ça s’entremêle un peu.
Donc c’est un refuge, mais un refuge dans lequel je suis aussi confrontée à mes monstres. »
Ce monde bien à elle ne s’est pas construit en un jour. D’abord étudiante en graphisme (« C’était difficile. J’ai appris beaucoup de choses mais j’étais en échec scolaire parce que ça ne me correspondait pas. J’avais besoin de faire ressortir le monde qui existait en moi à travers quelque chose de plus plastique. ») elle rejoint ensuite La Cambre, en image imprimée. Là, elle découvre la gravure, et plus particulièrement la technique de l’eau-forte, un procédé lent, minutieux, qui demande plusieurs étapes avant de révéler l’image finale. « L’atelier de La Cambre était charmant. Il se trouvait sous les combles. C’était comme un petit endroit secret où l’on fabriquait des images, où l’on déterrait des trésors. »
Fantine Isis
L’âme du lieu, la lenteur du processus, le soin porté à chaque étape, le geste de la pointe sèche… tous ces détails plaisent à Fantine Isis qui, peu à peu, trouve sa place. « Je pouvais créer un monde minuscule, fourmillant de détails. » C’est aussi à ce moment-là que ses personnages apparaissent, jaillissent même, de ses mains et de son esprit. « C’était quelque chose d’archaïque, presque archéologique, comme si je les avais trouvés dans la terre. » À l’époque, ils étaient encore nus. Une naissance, en bonne et due forme, donc !
Petit à petit, ses personnages sans genre particulier s’échappent de la gravure pour investir l’espace. Ils deviennent plus que des poupées que l’on habille. Des gardiens protecteurs. Pour une exposition d’art contemporain, ils font escale, un temps, à la chapelle d’Amanzé, revêtus de textiles scintillants. Lors de la sortie du livre Parade des sens, c’est sur papier qu’ils prennent vie pour décorer les murs de la librairie parisienne La Régulière. « J’aime l’idée de faire sortir les dessins de leur cadre classique, de la feuille, pour les faire entrer dans le réel ».
Une chose est certaine : chez elle, les personnages font toujours de belles enjambées, des grands écarts, comme s’ils passaient de l’enfance au monde adulte. Comme s’ils nous emmenaient toujours quelque part. Mais où ? Eux seuls le savent.
« Avant de dessiner, j’ai une scène en tête dans laquelle le personnage est toujours en train de faire quelque chose. Je ne suis pas une grande technicienne du dessin, alors parfois je veux leur faire prendre une certaine posture et, finalement, ils en prennent une autre. Comme si c’étaient eux qui décidaient. Et ça me plaît, cette idée qu’ils soient vivants. »
La musique joue aussi un rôle essentiel dans son travail, les bandes originales de films, la musique orchestrale ou classique accompagnent et rythment ses dessins. « J’aime mêler le dessin et la musique. Ça crée énormément d’images narratives dans ma tête. »
Fantine Isis revient souvent aux films de son enfance — E.T., Matilda, Casper. « Ces musiques me rendent mélancolique mais elles m’imbibent aussi profondément. Je regarde encore ces films aujourd’hui parce que, pour moi, ce sont des chefs-d’œuvre. Ils appartiennent à une époque révolue, à mon enfance. J’ai secrètement envie que mon univers et mes dessins soient traversés par cette ambiance cinématographique et musicale. » J’avais en effet adoré entendre la BO de Peau d’Âne ou du Magicien d’Oz dans ses stories Instagram.
Après avoir voyagé, ses personnages retrouvent le chemin de la petite chambre de bonne qui lui sert d’atelier. Sur les murs, l’artiste a dessiné des plantes, cela crée « comme un jardin que je garde toujours en face de moi ». Son antre créatif est rempli d’objets glanés au fil du temps. « J’ai une tendance animiste : je vois de la vie dans les objets qui m’accompagnent. Ici, il y a beaucoup de couleurs, des dessins, des cartes postales, des pierres, des images d’art allant de l’Égypte antique à Miró, et surtout énormément de livres. Les livres me rassurent ! »
Lorsque j’ai interviewé Fantine, elle revenait du Salon international du livre jeunesse de Bologne en Italie. Elle ne m’a rien dit, mais peut-être espérez-vous secrètement, comme moi, qu’un nouveau livre soit en préparation ?
Dans le cahier d’inspiration de Fantine Isis, il y a :
Marc Chagall, depuis toujours. « Ce que j’aime, c’est que je ne sais pas pourquoi j’aime ».
L’art brut et l’art naïf, « cet art qui échappe aux contextes intellectuels ou élitistes ».
Augustin Lesage, Aloïse Corbaz, mais aussi Matisse, Bonnard, Monet ou les Fauves et les artistes qui racontent des histoires à travers les personnages et les décors, comme David Hockney ou Edward Hopper.
Oeuvres d’Augustin Lesage et Aloïse
Niki de Saint Phalle : « Je la connaissais depuis longtemps, mais je me suis vraiment plongée dans son travail il y a deux ans. Quand je l’écoute parler, je comprends tout ce qu’elle dit, comme si ce qu’elle disait résonnait avec ma démarche et manière de créer. Ce n’est pas que j’aime tout ce qu’elle fait ou que je l'idolâtre, mais il y a une forme de brutalité, de sincérité, une manière d’explorer tous les médiums, qu’on peut appeler art total, qui me touche particulièrement. Elle s’est créé un monde qu’elle explore, elle s’est servi de l’acte de créer pour transcender certaines émotions et traumatismes qu'elle a vécus. Elle bien sûr, elle a créé le Jardin des Tarots, en Toscane, cet immense parc de sculptures au milieu des oliviers. C’est l’une des plus belles expériences artistiques que j’ai vécues. Ça va au-delà de l’art : c’est immersif, c’est beau, c’est pour tout le monde. Pour moi, c’est ça l’art. »
Fantine Isis au Jardin des Tarots
Les ouvrages qui l’accompagnent :
Le Jardin secret de Frances Hodgson Burnett, « pour cette idée de réalisme magique où un simple jardin devient un territoire d’imagination ».
La Voie du sentir de Luis Ansa, « un livre-guide qui invite à redescendre dans le corps et les sensations, au-delà des croyances figées dans le mental. C’est un livre vivant qui se lit plusieurs fois dans la vie ».
Le Miroir d’ambre, troisième tome de À la croisée des mondes, « pour l’aventure, la quête, l’écriture et les portes intérieures que ce livre m’ouvre à chaque chapitre ».
Et enfin Conversation avec Kitty Crowther, un ouvrage qui « m’a fait beaucoup de bien et qui m’accompagne dans le métier d’artiste. Il aide à se sentir moins seule avec tous les doutes que cela implique ».
Des de Fantine Isis pour la marque Apres Ski
Ses livres parus :
Parade de sens, Fantine Isis, éditions Ion, 2026, 10€
Roue libre, Fantine Isis, Waknine, 2024, 10€

