L’artiste Mary Delany, girl boss du XVIIIe siècle
À g. Mary Delany (1700-1788). À d. collage en papier Helianthus Annuss (Great Sun-Flower), 1772-1782
Never too late to bloom. À 72 ans, l’Anglaise Mary Delany commence une série de collages botaniques d’une grande finesse, imitant à la perfection les fleurs qu’on lui offre des quatre coins du monde. Ses collages, qu’elle appelle « mosaïques de papier » (c’est beau !), sont fabriqués à partir de petits morceaux de papier découpés et colorés, puis assemblés sur un fond noir.
À première vue, on pense qu’il s’agit d’un herbier de plantes séchées, mais si on regarde bien, les couleurs sont intenses, comme si les fleurs venaient d’être cueillies. «J’ai inventé une nouvelle manière d’imiter des fleurs », écrit-elle à sa nièce en 1772. Elle venait tout simplement d’inventer une nouvelle forme d’expression artistique.
Pourquoi son oeuvre est remarquable :
Ses œuvres sont difficiles à catégoriser, et c’est tant mieux. Ses collages, valorisant des plantes anglaises sauvages ou cultivées, des espèces transatlantiques ou exotiques, mêlent art, géographie et histoire. Entre artisanat, science, botanique et décoration.
Chaque œuvre est réalisée à taille réelle et chaque nuance de couleur est découpée dans un papier différent, puis superposée et assemblée pour créer profondeur et relief. Le choix d’un fond noir est également innovant et permet de valoriser les végétaux, à une époque où les illustrations botaniques privilégiaient des fonds clairs, comme on le voit chez Pierre-Joseph Redouté.
Rhododendron Maximum, 1778, The British Museum, London, UK.
Il ne s’agit pas de simples découpages : son œuvre mélange beauté artistique et valeur scientifique. Après sa mort, le poète Erasmus Darwin (grand-père de Charles) souligne la précision scientifique de son travail, le jugeant « moins sujet à erreur que le dessin ». Le botaniste Joseph Banks lui aussi décrivait ses collages comme les seules imitations de la nature permettant de « décrire botaniquement une plante sans le moindre risque d’erreur ». N’oublions pas qu’avant la photographie, le dessin et la peinture étaient les seules manières de rendre compte des espèces animales et végétales.
Bref, c’est une outsider qui a brouillé les pistes entre art et sciences, qui a reproduit des imitations hyperréalistes à travers un medium qu’elle a elle-même inventé (ce qui lui a d’ailleurs valu quelques ennemis).
J’adore que chaque œuvre mentionne au verso le nom botanique et le nom commun de la plante représentée, ainsi que la date, le lieu de création et l’identité de la personne ayant fourni la plante. J’aime aussi son monogramme « MD », réalisé en papier découpé, bien sûr.
Sans parler de son âge. Connaître un tournant artistique à 72 ans, c’est déjà un exploit aujourd’hui, mais encore plus au XVIIIe siècle. Elle avait une personnalité originale et culottée, elle était connue pour son hyperactivité, sa curiosité et sa fougue. Mariée contre son gré, à 17 ans, à un homme de 40 ans de plus qu’elle, elle devient veuve quelques années plus tard, et profite de son indépendance pour voyager, danser, jardiner, apprendre le français, peindre, coudre et broder. Après la mort de son deuxième mari, elle passe beaucoup de temps au domaine de son amie la duchesse de Portland. Elle y découvre un cabinet de curiosités exceptionnel, riche en plantes exotiques, coquillages, insectes et objets rares, souvent rapportés de voyages lointains. Sans doute là où tout a commencé…
Aujourd’hui, la majorité de ses œuvres est conservée au British Museum de Londres.
Un peu de rab sur le collage :
Impossible de ne pas parler de Matisse. Cet article explique très bien pourquoi “les découpages de Matisse sont plus intéressants que ceux de vos enfants.”
Henri Matisse (1869-1954), La Tristesse du roi, 1952. Papiers gouachés, découpés et marouflés sur toile, 292 x 386 cm. Paris, musée national d’Art moderne.
J’ai découvert le travail de Guillaume Chiron il y a quelques années déjà, mais j’aime toujours autant ses collages humoristiques, avec des titres tout aussi drôles.
Guillaume Chiron
Voici une revue, Collé, dédiée entièrement à l’art du collage.

