“La terre me permet d’être peintre et sculpteur en même temps.” Luisa Maisel

Luisa Maisel, céramiste installée à Nice

Luisa Maisel, ceramiste sculptrice installée à Nice

Au Salon Maison & Objet en septembre, je m’étais arrêtée devant ce “Peace”, sculpté en grandes lettres de porcelaine. “Je voulais faire une pièce murale qui rassemble, que tout le monde puisse comprendre et lire de loin” me raconte Luisa Maisel, céramiste-sculptrice américaine installée à Nice, à l’origine de ce slogan qui résonne particulièrement par les temps qui courent.

Sculpture "Peace" en ballons de céramique par Luisa Maisel

Scultpure “Peace” de Luisa Maisel

Créées à l'origine pour la vitrine d’une galerie (pour qu’on puisse lire recto verso), ces lettres flottantes ont happé de nombreux regards. C’est la forme fragile et éphémère de ces ballons d’anniversaire qui redonne instantanément au mot toute sa densité. “Peace”, c’est un mot particulier, que l’on “jette” un peu partout spontanément, un mot à la fois très répandu, léger, lourd de sens… C’est dans le contraste contenu/contenant que réside toute la subtilité de cette œuvre : délicatesse VS force, jeu VS gravité.

Les faire flotter comme ça, comme des gros bijoux, avec une lanière en fil d’or et des perles, a permis à Luisa Maisel, enfant des années 60 qui a grandi à New York, de redonner à ce mot ses lettres de noblesse. “Il faut fêter ce “PEACE”, il faut le voir en grand.” 

Peace céramique

Luisa Maisel est une artiste plurielle, qui travaille des formes très différentes depuis 45 ans. Des objets fonctionnels, décoratifs, sculpturaux, symboliques… Son travail évolue au fil de sa carrière, mais la ligne directrice est la terre, toujours. La terre me permet d’être peintre et sculpteur en même temps. Cette matière est très symbolique puisque c’est la base, c’est archéologique. C’est liquide puis cela devient dur, c’est de la boue qui devient sublime, c’est rocheux pour devenir glacé, émaillé en or. Le contraste de ce matériau est incroyable.” 

En 2020, quand tout s’arrête, Luisa Maisel se met à créer des vases. Ses “colorful confinement vases”, c’était pour elle “une manière de jouer, d’expérimenter sur la couleur, la porcelaine, les formes. Je ne fais que des pièces uniques, pas de moulage, pas de tour, c’est de la construction à la main.” Ses vases semblent se mouvoir. “Par accident, je les ai déformés dans le four car ils sont très fins. J’ai tellement adoré la déformation que je l’ai poussée encore plus loin pour leur donner un côté plus organique, plus souple et plus plastique, comme s’ils bougeaient.” 

Vases colorés en céramique de Luisa Maisel

Vases colorés en céramique de Luisa Maisel “Colorful confinement vases” : "J’ai travaillé la transparence, presque comme des rubans."

Céramiste, un travail solitaire ? Pas tant que ça, pour Luisa Maisel. Je ne dirige pas tout, j’ai un co-directeur, mon four !

On le sait, en céramique, la cuisson a un immense rôle à jouer. Luisa Maisel cuit ses pièces au bois, en électrique, en réduction de gaz, en oxydation… “Je varie aussi la cuisson en fonction des types de porcelaine que j’utilise. C’est pour ça que je pars en résidence en Chine et au Japon, pour expérimenter d’autres températures et procédures de cuisson.”

Elle dit même “s’acharner” sur les pièces dans les cuissons, une manière pour elle de ne jamais “lâcher” une pièce.

“Je continue pour essayer de sortir quelque chose de sentimental, qui nous touche au cœur. Ce n’est pas qu’un objet décoratif. Je commence avec un biscuit, après je rajoute de la terre, des engobes, de la peinture. Je rajoute des émaux mats ou satinés, pour donner une autre profondeur. Je rajoute des couches et des couches. Comme un peintre qui travaille à l’huile.

Un vase peut passer une centaine d’heures au four.

Vase série Bubble gum de Luisa Maisel

Série “Bubble gum”

Les résidences à l’étranger ont une place importante dans le processus créatif de Luisa Maisel.C’est une immersion totale dans la matière, c’est à la fois flippant et magique” me confie-t-elle.

“Tu travailles des terres que tu ne connais pas, dans des fours que tu ne connais pas, avec des gens que tu ne connais pas. Ça te pousse forcément à te renouveler : car pourquoi aller jusque là-bas pour faire la même chose que chez toi ?”

Luisa Maisel céramiste

Luisa Maisel

C’est d’autant plus important car si on ne s'octroie pas ces zones d’inconfort, on revient toujours aux mêmes gestes, qui sont inscrits en nous automatiquement. Un peu comme quand on cuisine toujours la même chose.

Quand Luisa part en Chine ou au Japon, elle a systématiquement l’impression qu’elle va se renouveler, “devenir une autre moi-même”. “Mais en fait, on est toujours nous-mêmes ! C’est simplement qu’on est plus humble devant la matière. C’est expérimental.

Cet été, elle sera exposée à Taïwan. Son installation, “Another dinner party”, rend hommage à The Dinner Party de Judy Chicago, une exposition féministe des années 70 qui mettait en scène un dîner avec 39 femmes influentes du monde comme la reine pharaon Hatchepsout, l'abbesse Hildegard de Bingen et l'artiste américaine Georgia O'Keeffe. Une œuvre que Luisa Maisel découvre à 20 ans, en 1979, au Museum of Modern Art à New York. C’est devant ces trois tables que Luisa Maisel décide de devenir artiste céramiste. La boucle est bouclée.

The Dinner Party de Judy Chicago - Judy Chicago a invité des centaines de femmes, venues de nombreux pays, à participer à la réalisation de son œuvre magistrale, pour faire les sets de table tissés, le carrelage au sol, les textiles, les verres en cristal… Elle n’a réalisé que la céramique.

“J’ai été profondément touchée par ce “masterpiece”. L’art peut être égoïste : on se montre, on se met en avant, on parle de soi. Cette œuvre en revanche parlait des autres. Judy Chicago a mis en avant des bonnes sœurs, des écrivains, des danseuses… Elle a tendu la main à toutes ces femmes pour les ré-inviter à la surface, leur faire parler. C’est d’une gentillesse, d’un respect extraordinaire !”

Luisa Maisel installation Le Banquet

Son installation, Another Dinner Party, est dédiée aux femmes artistes qui ont influencé sa vie et son travail aujourd’hui. Cela donne une table de 6 mètres de long, 39 assiettes, 39 tasses et 39 cuillères : chaque série est un hommage à une femme en particulier : Louise Bourgeois, Lee Krasner, Frida Kahlo, Julie Mehretu, Marina Abramović, Louise NevelsenYayoi Kusama…

Another dinner party de Luisa Maisel

Another dinner party de Luisa Maisel sera exposé cet été à Taiwan

Je suis persuadée que Luisa Maisel a un peu de Judy Chicago en elle. Sur les photos qui présentent ses objets, elle essaye le plus possible d’être en mouvement. Sa nièce, en photographiant l’une des séries, lui disait “Arrête de bouger !” et Luisa de rétorquer : “Non, j’ai besoin de ce mouvement, de ce flou, cela mettra davantage les pièces en valeur.” La “faiseuse” est bien là, on l‘aperçoit, mais elle ne compte pas autant que ce qu’elle crée. 

Luisa Maisel au Salon Révélations

Le grain de folie qu’on aime !

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